J'avais peur. Aussi loin que je m'en souvienne, j'avais toujours eu peur. Je devais avoir quelque tare cachée, invisible à l'oeil nu, qui m'empêchait de me sentir bien, et qui m'obligeait à rester constamment sur la défensive, craignant tout et rien à la fois.
J'était hantée par des questions existentielles : je considérais la vie comme inconcevable, il me semblait impossible d'en jouir en toute liberté. Semblait ? Non, il m'était impossible d'en jouir : j'étais complètement handicapée par mon incapacité à me rapprocher des autres. Toujours repliée sur moi-même, notamment à cause de ces grands mystères qui trottaient dans mon esprit, il m'était presque impossible de lier une conversation normale. Je trouvais les autres vraiment étranges de pouvoir vivre simplement au jour le jour, sans se poser les trop nombreuses questions qui m'assaillaient sans relâche.
Cette déficience, cette anomalie que je présentais me paraissait normale, et non seulement je ne pouvais vivre une journée sans retourner durant des heures les épineux problèmes de l'existence de Dieu ou du siège physique de la conscience, mais je ne pouvais pas imaginer qu'on pût vivre sans les considérer comme primordiaux, comme vitaux.
Et parce que j'étais différente des autres, je me sentais différente. Il n'y a rien de pire pour une enfant, une jeune fille, que de sentir un tel fossé la séparer de ceu qu'elle côtoie. Je me sentais tellement rejetée que je ne faisais même plus d'efforts pour m'intégrer, d'ailleurs je n'avais pas envie de m'ouvrir à ces gens qui seraient parfaitement incapables de comprendre mes interrogations ou de voir pourquoi il me semblait si important de percer le mystère de l'apparition de la vie.
C'est pourquoi j'avais peur. J'avais peur à cause de ces questions dont j'étais incapable de me défaire et que je ne pouvais pas résoudre. J'avais peur du contact des autres, du regard de ces gens qui, je le savais, me considéreraient comme une bête curieuse pour peu qu'ils aient connaissance de mes pensées.
Mais c'était un cercle vicieux : plus je me sentais différente et plus je m'isolais du reste du monde, plus je m'isolais et plus j'étais rejetée, plus j'étais rejetée et plus j'avais peur.
C'était une situation insoluble, et le pire était que j'en avais parfaitement concience. Je savais qu'il aurait fallut que j'aille vers les autres, que je leur parle de tous les sujets futiles qui les passionnaient. Mais j'en était tout simplement incapable. Il me semblait, dès que je faisais la connaissance de quelqu'un, qu'un mystérieux sixième sens le prévenait immédiatement de ma différence, et c'était tout naturellement qu'il se détournait de moi pour discuter avec des gens qui lui ressemblait davantage.
Donc j'avais peur, constamment, continuellement. Si je n'avais pes eu aussi peur de la mort, de ce non-être qui faisait partie de mes plus récurrentes interrogations, je crois que je me serais suicidée, pour ne plus avoir à craindre les autres, mes semblables si différents de moi...
Voilà donc la personne que j'étais, que j'ai été jusqu'à ma rencontre avec Elior. Elior n'est pas un être de chair et de sang, mais un produit de mon impagination fertile, bien qu'impuissante à résoudre les problèmes qui constituaient l'essentiel de ma vie. J'ai inventé Elior. Ce n'était pas un être humain, ni un animal, ce n'était pas non plus un extra-terrestre venu de sa loitaine planète. Non, ce n'était rien de tout cela. En fait il ne fut tout d'abord qu'un nom, rien qu'un nom. Puis, petit à petit, il lui vint une vague silhouette, gracile et élancée. Mais son apparence importait peu. Le principal, c'était qu'il était toujours près de moi quand j'avais besoin de soutien, et qu'il trouvait facilement les mots qui me libéraient de mon spleen.
Il ne me donnait jamais les réponses que je cherchais, pourtant à chaque fois que je discutais avec lui, je me sentais mieux, le poids qui opprimait mon coeur se faisait plus léger.
Bien sûr, j'avais conscience qu'il n'avait pas d'existence propre, que c'était moi qui lui insufflait la vie comme un marionnettiste à ses poupées. Mais ce n'était pas grave. Grâce à lui je m'assumais mieux, j'arrivais à aller un peu plus vers les autres, et il me semblait qu'ils m'accueillaient plus favorablement.
Quelque temps après la première apparition d'Elior dans ma vie, je m'aperçus que j'étais bien moins préoccupée par les mystères qui avaient régis de trop nombreuses années de ma vie. En effet, dès qu'un mystère me tourmentait, j'appelais Elior à l'aide, et sa conversation me détournait en douceur de ces questions insolubles. Bientôt je le laissai parler par ma bouche, me contentant de formuler les mots qu'il me soufflait. Je me rendis vite compte qu'il était bien plus habile que moi pour les relations humaines, et le laissai prendre la parole dès qu'une situation déplaisante se présentait.
Maintenant je me sens bien mieux qu'avant. Je n'ai plus peur, je sais qu'Elior est toujours là pour m'aider dans les circonstances que je redoute. Très souvent, dès que je suis en public, c'est lui qui prend la parole. Je n'ai même plus besoin de le lui demander, il fait cela de lui-même. Je crois qu'il aime bien ça.
Les psychiatres ont beau parler de schizophrénie, de dédoublement de la personnalité, moi je me sens bien mieux qu'au temps où ma vie était régie par la peur. Maintenant je suis bien.
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